Episode 2 : Mes premiers jours de boulot

Publié le par Sen

Douloureuse prise de conscience de mon environnement de travail : peu de moyens et surtout une moitié de psychopathe ignoble en guise de collègue ! Un grand moment de solitude.

Tout a démarré de travers avec ce travail. A commencer par l’entretien. J’avais eu connaissance de l’offre par mon ancien maître de stage. Moi qui étais à peu près persuadée de devoir quitter la région faute de pouvoir trouver un poste me correspondant, voilà que se présentait une opportunité ici ! J’ai assez peu hésité et lui ai transmis CV et lettre de motivation qu’il a remis en main propre au Président de la collectivité quelques jours après. Et puis tout est allé très vite. Le poste était vacant depuis près de 2 mois et il commençait à y avoir urgence dans les dossiers. Je ne l’ai compris que quelques temps après, mais je pense que moi ou un chien avec un chapeau, les deux faisaient aussi bien l’affaire, tant ils étaient pressés de retrouver quelqu’un, n’importe qui, qui n’ait pas l’air trop débile, juste pour faire le travail.

 

 A la fin novembre, j’ai donc fini par recevoir un coup de téléphone, sur mon portable, en tout début d’après-midi : c’était le Président en personne. En fait, lui et un jury de recrutement m’attendaient pour un entretien mais il semble qu’on ait malencontreusement omis de me prévenir… Il me demandait donc si je pouvais venir quand même, le plus vite possible, ce que j’ai accepté. Etant chez mon copain tout proche, je n’avais que quelques centaines de mètres à faire à pieds pour m’y rendre. L’entretien s’était plutôt bien passé, en tout cas c’est l’impression que j’en avais. Je n’ai pas eu la chance d’être convoquée à beaucoup d’entretiens, celui-ci n’était que le deuxième, je n’avais donc qu’une maigre expérience de l’exercice.

 Le lendemain, le Président me rappelait à nouveau, pour m’annoncer cette fois que j’étais retenue et que je commençais la semaine suivante. J’étais très heureuse, motivée… J’avais trouvé du travail, ça y est ! C’était allé plutôt vite (moins de 3 mois), je restais dans ma région d’origine, près de ma famille, de mes amis… Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’ai malheureusement déchanté dès le 1er décembre…

 

Mon premier jour de travail. La prise de fonction. Faire connaissance avec les lieux, les gens, les us et coutumes. J’avais naïvement cru à un comité d’accueil. Mais non. Tout ce que j’ai eu avant d’intégrer ce poste était cet entretien d’embauche la semaine précédente. Quand je suis arrivée à la maison intercommunale à 9h le lundi 1er décembre, j’étais la première. Je me suis dirigée vers ce qui serait mon bureau, il était fermé. Puis une jeune fille, d’à peu près mon âge, est arrivée. J’apprenais l’instant d’après qu’elle était secrétaire-comptable à mi-temps dans la structure, mise à disposition par une autre communauté de communes, laquelle nous mettait également à disposition un bureau. Ma collectivité est une structure qui n’a donc rien à elle. Une fois entrée dans le bureau, j’ai surtout remarqué le mauvais goût de la décoration… Désolé, mais c’est principalement ce qui saute aux yeux la première fois, je dirais même plutôt qui agresse les yeux : des murs vert... Comment dire ? entre amande, pomme et anis, et des boiseries parme… Le tout merveilleusement éclairé par une famille de 4 néons au mieux de leur forme. Deuxième constat : le volet roulant de la grande fenêtre est cassé, il reste coincé à 20 centimètres du bas de la fenêtre réduisant notre ouverture sur le monde extérieur à un vague rai de lumière, d’autant moins perçant que l’on est au mois de décembre. Troisième surprise, mon bureau : je me vois gratifiée d’une magnifique table de 110x80 cm sur laquelle s’agencent tant bien que mal un téléphone, une pile de dossiers, un carton d’archives et une bannette à courrier. Autant dire qu’une fois mes bras accoudés au bureau, plus rien d’autre ne tient. Un outil brille par son absence : je n’ai pas d’ordinateur. Bien. Très bien. Ensuite ?

Et bien ensuite, la secrétaire (que j’appellerai ici Julie) m’a dit que je pouvais passer ma journée à éplucher les cartons d’archives de l’année précédente concernant la manifestation culturelle et touristique dont j’allais principalement avoir la charge. Merveilleux. Voilà donc une belle journée en perspective. Je prends donc sur moi, m’étonne un peu de cette prise de fonction laconique et m’attelle finalement à l’inspection des dossiers qui jonchent mon bureau et tente, grâce à de merveilleux talents de détective, de comprendre quel va être mon travail ici, ce qui a été fait l’année précédente, où en est cette année… En bref je fais parler des bouts de papiers et reconstitue par un minutieux jeu de puzzle un minimum d’informations utiles… Du moins j’essaye. Mais j’étais loin de me douter que le pire restait à venir.

 Le lendemain matin, même endroit, même heure. Je m’installe en me demandant cette fois quelle pile de boites d’archives va bien pouvoir m’occuper, quand entre la troisième personne qui partage ce bureau et qui était absente la veille : Stéphanie D. Je me lève, dis bonjour et me présente puis lui serre la main. Je reçois en retour un bonjour glacial, un regard noir, aucun sourire, pas un bienvenue. Elle s’installe à son bureau, qui doit mesurer 4 fois le mien. Elle sort ses affaires, branche un petit ordinateur portable (tiens, je suis donc la seule à ne pas en avoir…) et son imprimante. Moi j’observe. Je me suis rassise à mon bureau et feins de compulser quelques-unes de mes vieilleries en attendant de voir ce qu’il va se passer. Il y a bien quelqu’un qui va parler tout de même ? Effectivement, Stéphanie D. prend la parole à l’adresse de Julie : manifestement, elle n’est pas satisfaite du travail que cette dernière a fourni et elle se défoule littéralement sur elle, la menaçant de ne plus travailler avec elle si elle ne fait pas d’efforts et se plaignant que ses conseils avisés ne sont décidément pas entendus ni suivis. La pauvre Julie regarde fixement la surface de son bureau comme si celle-ci présentait un intérêt fascinant. J’assiste en spectatrice impuissante à la scène qui se déroule exactement comme si je n’étais pas là. Après cette puissante démonstration d’autorité, laquelle fut suivie d’un silence tout aussi puissant, je me décide à me manifester à mon tour. Je m’exprime assez timidement je dois le reconnaître, l’ogresse à qui je m’adresse est connue pour son caractère, j’en avais déjà entendu parler bien avant d’atterrir ici. J’opte donc pour la manière douce espérant une once de compréhension ou de bienveillance de sa part et essaye de savoir par quel bout je dois prendre les choses. Peine perdue, j’obtiens des phrases lapidaires et cinglantes. « Cette manifestation, je ne m’en occupe plus » ou encore « Qu’est-ce que vous avez fait hier ? Vous n’avez pas lu les boites d’archives ? tout est dedans ». Je me sens tout à coup très seule. Je m’aperçois par la même occasion que nos rapports sont d’emblée empreints d’une distance certaine.

Après un autre moment de silence, probablement destiné à me laisser méditer sur ces bonnes paroles, elle revient finalement à la charge avec des points de détails qui, bien loin de m’éclairer, me perdent encore plus dans le flou qui m’entoure ; il s’agit d’une histoire de courrier, plutôt polémique, envoyé par le bureau d’étude qui réalise la manifestation. « Tout courrier mérite réponse. Quelle réponse allez-vous apporter à celui-ci ? ». J’ai l’impression d’être Tintin dans le Lotus Bleu : « Lao Tseu a dit : il faut trouver la voie. Moi je l’ai trouvée. Pour que vous la trouviez, je dois vous couper la tête ». J’ai le sentiment qu’il faut que je donne la bonne réponse et vite. Mais je n’en sais rien. Ce dont j’ai besoin, c’est d’une vue d’ensemble des dossiers. J’ai besoin de voir clair. Qui fait quoi ? Comment le travail s’articule-t-il entre la collectivité et les autres partenaires, les communautés de communes, le Président, les élus… Où en est-on à ce jour ? Qu’a fait mon prédécesseur ? Où s’est-il arrêté ? Des boites d’archives seules, c’est un peu léger pour appréhender tout ça non ? Et peut-être d’autant plus quand la personne qui prend le poste est encore débutante ?

 

J’ai appris beaucoup de choses beaucoup plus tard… La personne qui a occupé mon poste avant moi connaissait Stéphanie D., elles étaient amies selon certains. A partir du moment où elles ont travaillé ensemble, ça a été la guerre. On entendait hurler dans le bureau tous les jours paraît-il. Toujours est-il qu’avant que ce soit la guerre, elle aura au moins eu la chance d’avoir un briefe de prise de fonction de 3 pages lui expliquant les tenants et les aboutissants des dossiers et la situation actuelle. J’ai retrouvé cette note bien après mon arrivée dans un vieux dossier que je n’avais manifestement pas eu la bonne idée de décortiquer avant. Quant à la pauvre précédente, celle qui a occupé en premier ce poste, elle passait ses déjeuners dans la salle de pause à pleurer. Merveilleux. Mais où est-ce que j’ai atterri ?

Quand je suis arrivée j’ai également eu le mauvais goût de prendre la place d’un ami de Stéphanie D., malheureusement éconduit sur mon poste. « On » avait tenté de lui faire obtenir le poste alors qu’il dépassait l’âge maximum requis pour postuler à un emploi-jeune. « On » a essayé quand même et cela n’a bien entendu pas marché, il n’y a pas eu de dérogation. Je tombais décidément bien mal…

Petite précision : j’ai volontairement laissé les véritables prénom et initiale de la fameuse Stéphanie D. Si quelqu’un reconnaissant cette histoire passe un jour sur ce blog, je n’ai aucun problème avec le fait que cette personne ou moi-même soyons reconnues. Je respecterai cependant l’anonymat pour tous les autres.

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