Sen a testé : la journée de travail à l’américaine
…Ou comment mettre en application « travailler plus pour gagner plus », cumuler deux jobs, ne plus rien faire d’autre que travailler et dormir et ensuite tomber malade.
Grosse semaine pour Sen. Enfin, surtout au début. Cette semaine mon contrat en intérim à la cuisine centrale dont je parlais dans mon article précédent a été renouvelé, mais cette fois à temps complet. La semaine dernière je ne travaillais que les matinées au service des régimes particuliers, mais la personne que je remplaçais a repris son poste. On m‘a toutefois proposé de revenir, mais à la production principale de la cuisine, ce que j’ai accepté. Mes horaires, donc, étaient 7h30 / 15h30 du lundi au vendredi. Formidable. On se lève tôt le matin, mais la journée étant finie tôt, ça me laisse de temps de travailler ma musique chez moi l’après-midi, et en plus j’ai mes soirées et mes week-ends !
Sauf que juste avant de commencer ma semaine réjouissante, l’un des restos où je fais des extras m’a appelée pour me proposer de me prendre toute la semaine ! Dommage, mais je travaille déjà tous les jours, je réponds. Mais de fil en aiguille, on me propose de venir travailler après la fin de mon premier job et de faire 17h / 23h. …Ce que j’ai accepté, mais pour deux jours seulement, lundi et mardi (j’ai quand même senti venir le truc ingérable et me suis dit d’emblée que jamais je ne tiendrai une semaine entière à ce rythme).
Je me suis donc levée lundi et mardi matin à 6h, pour me coucher 18h plus tard avec pour seul repos réel (hors temps de pause-repas sur mon lieu de travail) un rapide passage chez moi entre mes deux jobs. Si mon travail consistait à rester assise derrière un bureau, ça n’aurait pas été un tel défi pour moi (je l’ai un peu vécu comme ça, j’avoue) ; mais une journée de travail dans une cuisine centrale, c’est verser des gros bacs de légumes dans des cuviers de la taille d’une baignoire par dizaines, c’est sortir des kilos de viande d’une sauteuse géante en une seule fois avec un genre d’écumoire géante elle aussi (tout est format « géant » dans une cuisine centrale). C’est remuer dans la même journée 1 tonne de choux fleurs et autant de béchamel qu’on a préparé dans de grandes cuves de 300 litres avec une spatule tellement grande qu’on s’en sert comme d’une rame et à deux mains… Bref, c’est physique. Alors rajouter encore une soirée de travail derrière, c’est pas si facile à encaisser. Pour le faire, je me suis fermement accrochée à l’idée que j’allais payer mon billet d’avion pour la Norvège (où je vais pour un festival dans quelques semaines !) en deux jours et qu’il me suffisait de tenir jusqu’à mercredi 15h30, où j’aurais enfin le temps de faire une sieste chez moi pour récupérer un peu.
C’était malheureusement compter sans l’imbrication perfide d’un ensemble de facteurs indésirables comme un léger mal de gorge, le levé du Mistral et sa perte en température de 10°C en une journée et le manque de sommeil. Résultat : à partir de mercredi j’ai commencé à être franchement malade et j’ai eu toutes les peines de monde à finir ma semaine, surtout qu’à l’intérieur de la cuisine centrale, la température avait suivi le même processus qu’à l’extérieur et qu’on travaillait dans un froid et des courants d’air que même la chaleur dégagée par le fonctionnement de 5 sauteuses géantes, 3 grosses cuves et quelques fours n’arrivait pas réellement à compenser.
Alors, au final, que dire de cette expérience ? Je suis contente de l’avoir fait, car j’ai pu voir par moi-même à quel point c’était difficile. Je me suis demandé quelle était la proportion de gens qui faisaient ça régulièrement en France et si ils y étaient obligés financièrement pour réussir à boucler leur budget ou nourrir une famille… J’ai bien sûr pensé aux Etats-Unis où ce genre de pratique est très courante. J’ai aussi pensé à des gens qui brassent de l’air dans des bureaux ou se fendent de temps en temps d’un « casse-toi connard » et qui empochent ce que j’ai gagné péniblement en deux jours en à peine quelques heures… peut-être même minutes !
Enfin, je comprends mieux maintenant pourquoi on a progressivement réduit le temps de travail journalier légal, surtout lorsque la pénibilité physique de la tâche est élevée. Nos ancêtres avaient de très bonnes raisons de mourir beaucoup plus jeunes que nous !
Conclusion : moi je préfère de loin gagner peut-être un peu moins, mais réduire mes besoins d’autant, car « travailler moins, c’est avant tout vivre plus ! ». Si je devais être obligée de cumuler deux jobs de façon régulière pour réussir à survivre, c'est-à-dire juste pour assurer un toit au dessus de ma tête, me nourrir et payer mes factures alors je crois que j’y mettrais fin. Survivre, ce n’est pas vivre et ça ne vaut pas le coup.